Rarissime, il y a très peu, dans l’histoire de la Vè République, le phénomène de la trahison en politique est devenu un mode opératoire courant en France, dévastateur pour tous. À commencer par celui qui a trahi, dont l’image ne sera plus la même. Dans son camp d’origine, on dénoncera toujours le traître parti. Dans son nouveau camp, on se méfiera toujours de lui comme de la peste. Avec un raisonnement simple : ce qu’il a fait à son camp d’origine, peut le refaire à nouveau au premier coup de vent . Les premiers transferts massifs, de changement de camps, ont eu lieu lors de la formation de l’UMP (l’Union pour la Majorité Présidentielle de Jacques Chirac, orchestrée par Alain Juppé). En réaction à la division qui sépara le RPR (Rassemblement Pour la République du même Jacques Chirac) lors des présidentielles de 1995, entre balladuriens, dont le chef de file était un certain Nicolas Sarkozy, et chiraquiens, dont le fidèle parmi les fidèles n’était autre que l’actuel président du Conseil Constitutionnel, Jean-Louis Debré, fils du père de la Constitution de 1958, Michel Debré. Ainsi, on a actuellement en France une situation pour le moins cocasse, au sommet des institutions. D’une part on a un président du Conseil constitutionnel, héritier charnel de ce qui reste du gaullisme, dernier vigile du temple chiraquien. Un «pur-sang» tourangeaux, qui a grandi au cœur de l’histoire, au centre de la France, dans une région de choix, en Touraine, entre Montlouis et Amboise, là où Balzac a planté une fleur, le lys dans la vallée. C’est cet héritage de l’histoire qui l’habite, et qui pèse de tout son poids sur la conscience du «fils aimé» de l’ancien président de la République, qui, comme tous les orphelins du gaullisme, se sent aujourd’hui viscéralement opposé à celui qu’ils considèrent comme le «félon» de l’Elysée. Sarkozy avait choisi Balladur au détriment de son «père spirituel», Jacques Chirac. De l’autre, l’actuel chef d’Etat qui, par ses origines et sa fulgurante ascension, justifie ses choix au nom de l’efficacité politique. Ses succès lui ont donné le pouvoir et le goût du luxe, éthiquement indécent, mais il n’en a pas cure. Pendant longtemps il aura été le lad du RPR, confié aux travaux d’attelage à la basse-cour. C’es là où il a connu les meilleurs étalons de la course au pouvoir, les a caressé, lavé, choyé et enfin dompté. C’est ainsi qu’il a forgé sa personnalité et, partant, forcé son destin. C’est par effronterie, aux prix de reniements et renoncement, qu’il a tout acquis. Car c’est souvent des proches, ceux qui lui ont fait confiance, des anciens châtelains, qui restent toujours dépossédés. Il y a quelque chose de génie, de paganisme outrancier, sur cet héros de temps modernes venu d’ailleurs, qui a tout écrasé dans la France de cathédrales. Car si les médias, que lui sont tous acquis, parlent volontiers des «éléphants» à gauche, les mêmes médias ignorent ostensiblement, qu’à droite, dans le royaume de la France et Navarre, il y a des nombreux «dinosaures» qui grognent dans leurs cavernes. D’un petit coup de patte, aussi magique que bestial, Sarkozy les a tous enterrés ! L’inventaire des ossements est édifiant : Giscard, Chirac, Juppé, Barre, Séguin, Pasqua, Debré-JL, Villepin, MAM, Le Pen, Veil, Balladur. Au total, douze apôtres sur douze privés d’inspiration divine. Du jamais vu dans l’histoire du christianisme français. La politique n’est plus ce qu’elle était, ni vocation, ni conviction ni abnégation. Elle est juste une compétition. On ne comptera pas ici, bien sûr, des petites reliques sans importance éparpillées ici et là, Léotard, Toubon, Pons, Madelin, Gaudin, Raffarin, Mazeaud, entre autres. C’est ainsi que Nicolas Sarkozy prône «la rupture», on prend les meilleurs pour gagner, quitte à «trahir», décidément, sans états d’âme, les compagnons de route de la première heure, pour des nouveaux «partenaires» jugés plus compétents. Ce critère de sélection est cruellement appliqué, en premier, au meilleur d’entre nous, Alain Juppé, un élu qui vient d’être plébiscité à Bordeaux, l’une des municipalités les plus importantes de France adoubée par l’UNESCO, obligé de quitter le gouvernement pour ne pas avoir fait le plein de voix à la députation. Le paradoxe, les nouveaux partenaires performants, on les recrute parfois dans le camp d’en face, parmi les perdants ! Ceux qui changent de camps !
En Occident, dans la culture judéo-chrétienne, la trahison a une forte connotation. Outre le sens de l’honneur, la trahison renvoie à l’action de Judas qui vendît son maître, au prix de trente monnaies, et livra Jésus à ses ennemies. Ainsi, le traître ne change pas seulement de camps, par son action il porte aussi un coup fatal à ses anciens compagnons, en offrant ses états de services, acquis dans son camp d’origine, à son nouveau maître qui en fera bon usage contre le camp trahi. Le savoir-faire de Judas a permis l’arrestation de Christ et sa crucifixion. Parmi les peuples européens qui tiennent en horreur le changement de camp, se trouvent les Castillans, qui habitent le centre de la péninsule ibérique. Ils ont le sens de l’honneur des Anglais et la dévotion catholique des Polonais, voilà leur définition de la trahison : Traiciòn. f. Delito que se comete quebrantando la fe jurada, fidelidad o lealtad debidas(1). La trahison prend ici une dimension spirituelle, le renoncement de sa profession de foi. En France, le président de la République, qui concentre tous les pouvoirs, peut être révoqué et jugé, uniquement en cas de haute trahison. Cependant, la trahison aura été un élément déterminant dans la Vè République. En 1981, les camps giscardien accuse Jacques Chirac de trahison, après la victoire de François Mitterrand. Depuis, l’image du «traître de Giscard» n’a jamais quitté Chirac tout au long de sa carrière. Ses victoires présidentielles, 1995 et 2002, n’ont rien effacé.
En 1995, Chirac est à son tour entubé par Edouard Balladur, son ami de 30 ans, dans
la course vers l’Elysée. Auparavant, aux présidentielles de 1988, le duo libéral formé par François Léotard et Alain Madelin, dans un style inimitable, élégant, raffiné, qui rappelait Giscard à son apogée, avait renvoyé le champion centriste, Raymond Barre, le meilleur économiste de France, à ses chères études, au profit de l’allié Chirac, dont Mitterrand, pourtant vers le déclin, n’en fit qu’une bouchée. Barre, au deuxième tour, aurait pu changer la donne en 1988. La trahison tronque l’histoire et change les hommes.
C’est ainsi qu’en France, le camp qui nourrit les plus nobles ambitions sur l’échiquier, le camp centriste, est paradoxalement le mouvement qui souffre le plus du phénomène de la trahison. Certes, la félonie n’est pas pour les nobles d’esprit. Alain Duhamel ne s’y est pas trompé, en voyant en François Bayrou celui dont le profil sied le mieux comme porteur du message spécifique et authentique de la France, en Europe et dans le monde. Ce qu’on appelle l’exception française. Or, le leader de Modem est esseulé aujourd’hui, trahi par les siens. Au premier rang Philippe Douste-Blazy, qui s’était improvisé fidèle parmi les fidèles du président Chirac, oubliant son parcours personnel, oubliant celui de Chirac. Les Pyrénées et la Corrèze quel rapport ? Son poste de sinécure au Quai d’Orsay, gagné au prix de la tête de Bayrou, a été vite expédié, par le bouldozeur Sarkozy, malgré les multiples actes de conversion, et pèlerinages, de l’ancien maire de la ville miraculeuse de Lourdes. Ainsi va la vie de ceux qui trahissent les leurs. Les dernières semaines de la campagne présidentielle, à Dijon, les militants de l’UMP ont assisté, abasourdis, aux premiers pas de danse du ventre de l’ancien responsable socialiste Eric Besson, en honneur de son nouveau maître Sarkozy. Certains militants, dégoûtés, n’ont pas pu s’empêcher de siffler ce spectacle insultant, qui déshonorait la crédibilité du personnel politique français. Le candidat Sarkozy, lui, en était ravi. Il venait de réussir le test de son nouveau mode opératoire, le débauchage chez l’adversaire. En clair, le recrutement des traîtres. Bernard Kouchner, conseiller de Ségolène Royal, Jean Marie Bockel, maire socialiste de Mulhousse, ont été les plus grosses prises de «l’ouverture» du nouveau chef d’Etat. À ceux qui lui reprochent d’avoir une armée sortie de la félonie, le nouveau Napoléon, trônant à la Camargue, sur son cheval de gitan, répond fièrement qu’on ne prend pas la Bastille avec des nobles. Ce sont les renégats, sans toit ni loi, qui jettent souvent toutes leurs forces dans la bataille, car ils n’ont plus rien à perdre. Dans les staff de Sarkozy, les membres de «ni putes ni soumises» ont toute leur place. Voilà le Tiers-Etat réhabilité, parti à la défense de la suppression des impôts et de postes dans l’Education. Une imposture qui provoque aujourd’hui des vives réactions en Alsace et Lorraine, régions profondément dévotes, qui n’ont pas bien connu la Grande Peur, mais qui tiennent en horreur, avec une rigueur toute germanique, la perte de repères et le manque de convictions de ceux qui changent de camps. Bref, sur fond de paganisme, la France entre en christologie dans un temple de marchands. Le débat se situe alors entre le commerce de ceux qui misent sur la rentabilité immédiate et aveuglante du Corpus Christi, et ceux qui veulent négocier les fondements cimentés d’un pouvoir lumineux .
Mbomio Ondo Bacheng